À l’approche des élections législatives du 2 juillet 2026, l’Algérie traverse un moment décisif pour la liberté d’expression. Les élections se dérouleront dans un contexte marqué par des restrictions persistantes sur les voix critiques et les groupes d’opposition, tandis que plusieurs projets liés au cadre médiatique du pays et à la garantie du pluralisme de l’informationrestent en suspens. Ces questions soulèvent des questions importantes sur les conditions du débat public pendant la période électorale.
Un nouveau cadre électoral excluant l’opposition
Le 30 mai 2026, l’Autorité électorale nationale indépendante (ANIE) a invalidé un nombre important de listes et de candidats pour les élections législatives du 2 juillet, provoquant de vives réactions de la part des partis d’opposition et de plusieurs acteurs de la société civile.
Ces décisions étaient fondées sur l’amendement par le gouvernement à l’article 200 de la loi électorale du 4 avril 2026. La formulation de cette disposition, jugée imprécise par de nombreux experts et observateurs, confère aux autorités une large marge d’appréciation dans l’examen des demandes. L’article autorise le rejet de tout candidat considéré comme lié à des « cercles d’affaires douteux » ou susceptible d’exercer une influence, directe ou indirectement, sur le libre choix des électeurs et la bonne conduite des élections.
L’application de cette disposition a conduit à l’ exclusion de plusieurs personnes associées au mouvement de protestation Hirak de 2019. Les principaux partis d’opposition estiment queces invalidations ont considérablement réduit leur capacité à participer aux élections et dénoncent un usage étendu des mécanismes administratifs pour contrôler les candidatures.
De plus, il est important de considérer le contexte plus large, y compris le resserrement du cadre juridique régissant l’activité politique. L’adoption de la nouvelle loi n° 26-08 du 23 avril2026 concernant les partis politiques a suscité de nombreuses inquiétudes parmi les partis d’opposition et plusieurs acteurs de la société civile, qui y voient un renforcement de la supervision administrative sur la vie du parti.
Si les autorités algériennes présentent cette réforme comme une mesure visant à moderniser et à établir un cadre plus clair pour le fonctionnement des partis et organisations politiques, l’analyse de ses articles, accompagnée du contexte dans lequel elle a été adoptée, reflète un contrôle et un pouvoir accrus du gouvernement sur des domaines essentiels, ainsi qu’uneexigence pour les parties de se conformer à ces contrôles. Cela inclut l’accréditation et l’approbation des partis, ce qui exige que les partis politiques fournissent des informationsdétaillées sur leurs activités, leurs sources de financement et la structure de leurs partis, rendant les organisations extrêmement vulnérables à la possibilité de dissolution. De nouvellesdispositions législatives ont été adoptées dans une formulation large, susceptibles de permettre une interprétation trop large des motifs d’intervention ou de sanction contre les partis politiques.
Cela reste contraire aux garanties constitutionnelles concernant la liberté partisane, car la nouvelle loi pourrait encore limiter les possibilités d’expression et d’initiatives politiques dans un contexte où l’espace du débat public en général s’est progressivement réduit ces dernières années.
Menaces contre les médias d’intérêt public
Le cadre réglementaire des médias reste marqué par d’importantes lacunes institutionnelles. Plus de trois ans après l’adoption des nouvelles lois réformées sur les médias, plusieursmécanismes n’ont toujours pas été mis en place. Les autorités de régulation et d’autorégulation annoncées comme piliers du nouveau système médiatique ne sont pas encore pleinementopérationnelles, malgré leur rôle essentiel dans la garantie du pluralisme, de l’indépendance et de la transparence du secteur.
Cette situation est particulièrement notable au niveau de l’Autorité nationale indépendante de régulation audiovisuelle (ANIRA). À ce jour, seul le président intérimaire de l’autorité a éténommé, en 2024, sans que le processus de nomination des autres membres (soit un total de 9) n’ait été finalisé. L’absence d’un organe collégial pleinement constitué soulève des questions sur l’indépendance, la représentativité et la transparence du mécanisme de régulation audiovisuelle.
Cette lacune institutionnelle contredit les normes internationales de gouvernance des médias. Les autorités de régulation doivent être constituées en entités indépendantes, pluralistes et collégiales avec un mandat spécifique, bénéficiant de garanties institutionnelles les protégeant contre toute influence politique indue. La collégialité est considérée comme un élémentessentiel de la transparence, de l’impartialité et de la légitimité des décisions réglementaires, ce qui n’est pas actuellement le cas pour ANIRA.
Le 2 juin 2026, l’ANIRA a appelé les médias audiovisuels publics et privés à respecter les principes de neutralité, d’objectivité et d’équité dans la couverture des élections législatives. L’ Autorité a notamment insisté pour que les candidats aient un accès égal aux médias, que le secteur médiatique prenne des mesures concrètes pour lutter contre la désinformation et respecte le silence électoral, que les médias et organisations interdisent les contenus susceptibles d’influencer illégalement les électeurs.
Bien que ces principes soient en accord avec les normes généralement applicables à la couverture médiatique des processus électoraux, plusieurs lacunes ont été observées, la question de l’accès égal aux médias restant une préoccupation majeure à l’approche des élections parlementaires. Plusieurs acteurs politiques soulignent que les partis d’opposition ont une visibilitélimitée dans les médias audiovisuels publics, qui restent la principale source d’information politique pour une grande partie de la population algérienne.
Cela contribue à la réduction de la diversité des opinions disponibles au public pendant la période électorale et à la restriction des possibilités d’un débat politique pleinement pluraliste, d’autant plus qu’il existe une forte prédominance d’acteurs politiques proches du gouvernement dans les espaces audiovisuels les plus influents.
La sécurité des professionnels des médias est de plus en plus menacée
À l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse, célébrée en 2026 le 4 mai, le ministre des Communications, Zoheir Bouamama, a insisté sur le fait que l’exercice de la liberté d’expression en Algérie est « exempt de toute pression ou restriction », et pourtant plusieurs journalistes et professionnels des médias font face à des peines répressives en raison de leur travail dans les médias et/ou de leurs opinions.
Tel est l’exemple d’Abdelwakil Blamm, journaliste indépendant détenu depuis le 5 janvier 2025 pour trois chefs d’accusation sans aucune preuve tangible, à savoir : rejoindre uneorganisation terroriste connaissant ses objectifs et activités ; la diffusion de fausses informations susceptibles de compromettre la sécurité et l’ordre public, et saper l’unité et l’intégrité du territoire national. Le 14 mai 2026, son procès a été ajourné jusqu’à la prochaine session pénale, prévue pour octobre 2026. Il reste en détention provisoire.
Un autre cas concerne le journaliste Mustapha Bendjama, qui continue de faire face à des poursuites judiciaires et à des mesures restrictives, ayant été soumis à 11 procès depuis 2021. En février et mars 2026, deux tribunaux distincts l’ont condamné à des peines de prison avec sursis dans des affaires liées à son activité journalistique et à ses publications sur les réseaux sociaux.
Hassan Bouras, journaliste et ancien membre de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme (LADDH), dissoute, fait face à des menaces constantes. Anciennement arrêtéet emprisonné en 2021, des agents des services de sécurité de la ville d’El Bayadh ont de nouveau arrêté Bouras le 12 avril 2026 devant son domicile. Une fouille a ensuite été effectuéeau domicile familial de sa famille le soir même. Les agents ont fouillé les lieux avant de saisir du matériel informatique, y compris son ordinateur portable. Les autorités l’ont placé endétention provisoire le 13 avril 2026, suite à la décision du juge d’instruction du tribunal d’El Bayadh dans le cadre d’une enquête judiciaire sur plusieurs chefs d’accusation, notammentdes qualifications pénales et des délits. Bouras est en grève de la faim depuis le 3 mai 2026, et il souffre d’un état de santé fragile et dégradé, ayant été diagnostiqué avec une maladiecardiaque et de l’asthme.
Le 4 décembre 2025, le journaliste Saad Bouakba, âgé de 79 ans, l’un des doyens du journalisme algérien, a été condamné par le tribunal de Bir Mourad Raïs (Alger) à une peine de prison avec sursis de trois ans, ainsi qu’à une amende d’un million de dinars algériens (environ 7 500 USD). Il est accusé de mépris et de diffamation envers les symboles de la Révolutionde libération nationale pour avoir soulevé une question historique concernant les « trésors du Front de libération nationale » (FLN), une expression qui désigne les fonds collectés par le mouvement nationaliste pour soutenir l’effort de guerre lors de la lutte pour l’indépendance de l’Algérie et l’implication de l’ancien président Ahmed Ben Bella. La sentence faisait suite à une plainte déposée par la fille d’Ahmed Ben Bella, considéré comme une figure emblématique de la révolution algérienne.
L’affaire a également eu des conséquences pour le média qui a diffusé l’interview. Abderrahim Haraoui, directeur de la chaîne en ligne Vision TV sur laquelle l’interview de Saad Bouakba a été diffusée, a écopé d’une peine de prison avec sursis d’un an et d’une amende de 500 000 dinars algériens . Le tribunal a également ordonné la fermeture définitive de la chaîne et la confiscation de son équipement de diffusion.
Compte tenu des préoccupations documentées dans cette analyse, nous appelons les autorités algériennes à :
- Assurer l’établissement complet et transparent des autorités de régulation et d’autorégulation prévues par la législation sur les médias en vigueur.
- Garantir un environnement sûr et stable, exempt de toute forme de pression ou d’ingérence, pour les journalistes, professionnels des médias et autres acteurs médiatiques, leurpermettant d’exercer librement leur mission dans l’intérêt public.
- Mettre fin aux poursuites, aux détentions arbitraires et aux restrictions contre les journalistes, les travailleurs des médias et toute personne sanctionnée pour avoir exercépacifiquement son droit à la liberté d’expression, et libérer les personnes détenues pour leurs activités journalistiques ou l’expression de leurs opinions.
- Assurer la protection des sources journalistiques et s’abstenir de toute mesure susceptible de compromettre l’indépendance éditoriale ou le travail d’enquête des médias.
- Veiller à ce que tous les partis politiques, candidats et chaînes d’opinion aient un accès équitable aux médias, en particulier aux médias audiovisuels publics, conformément aux principes de pluralisme et d’égalité de traitement pendant les périodes électorales.
- Veiller à ce que les dispositions de la législation électorale et des lois relatives aux partis politiques ne soient pas utilisées de manière restrictive ou discriminatoire pour limiter la participation politique, le débat public ou l’expression d’opinions critiques.
- Renforcer la transparence des processus décisionnels des institutions responsables de la régulation des médias et de l’organisation des élections, en particulier en assurant unesurveillance indépendante et des mécanismes de réparation efficaces.
- Respecter pleinement les engagements internationaux de l’Algérie en matière de droits de l’homme, y compris ceux du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, ainsi que des normes internationales sur la liberté d’expression, la liberté de la presse et la participation démocratique.